BOCH FRERES - KERAMIS

BOCH FRERES - KERAMIS

Belge
Céramiste

La manufacture de Keramis, située à La Louvière en Belgique, incarne près de deux siècles de savoir-faire céramique et de dynamiques industrielles européennes. Son histoire s’enracine dans la destinée de la famille Boch, dont les origines remontent à 1748, lorsque François Boch délaisse le métier de mouleur de fonte pour se consacrer à la production de céramique avec ses trois fils. Cette décision initie une lignée d’entrepreneurs visionnaires qui marqueront durablement l’histoire de la faïence.

Au début du XIXᵉ siècle, Jean-François Boch, petit-fils du fondateur, donne un élan décisif à l’entreprise familiale. Formé à la chimie et à la physique à l’École centrale de Paris, il met au point des procédés innovants permettant de produire des faïences fines, blanches et résistantes, accessibles à un prix bien inférieur à celui de la porcelaine. En 1809, il installe une nouvelle faïencerie moderne dans les anciens bâtiments de l’abbaye de Mettlach, sur les rives de la Sarre. Ce site deviendra le siège de Villeroy & Boch après son association stratégique, en 1836, avec le rival Nicolas Villeroy, afin de contrer la concurrence britannique.

Conscient des enjeux politiques et économiques de l’époque, Jean-François Boch cherche dès 1841 à maintenir l’accès au marché belge. Il acquiert alors une poterie à Saint-Vaast, dans le Hainaut, et confie à son fils Victor la construction et la direction d’une nouvelle manufacture. Érigée en un temps record, elle est baptisée « Keramis », en référence aux potiers antiques d’Athènes et peut-être en parallèle à Etruria, célèbre manufacture anglaise des Wedgwood.

En 1844, la société « BOCH Frères » est fondée pour assurer la transition entre Jean-François et ses fils. Dès le mois d’août, la production s’enclenche et connaît rapidement une croissance remarquable. Sous l’impulsion de Victor Boch, la manufacture se développe selon un modèle à la fois paternaliste et corporatiste. Autour des ateliers se déploie progressivement une véritable cité faïencière, comprenant logements ouvriers, demeures d’ingénieurs, école, château de direction et vaste parc. L’essor industriel est tel que la portion de Saint-Vaast accueillant la manufacture deviendra en 1869 une nouvelle commune : La Louvière. Keramis emploie alors plus de 300 ouvriers, un nombre qui atteindra près d’un millier en 1900 et culminera à 1 350 en 1936.

Dès les années 1870, un atelier de décoration à la main se constitue, accueillant de nombreux peintres néerlandais dont l’influence relance la mode du style Delft. Si la vaisselle est désormais produite mécaniquement, la manufacture propose également une profusion d’objets artistiques et de pièces de fantaisie d’un raffinement exceptionnel.

L’arrivée en 1906 de Charles Catteau, jeune diplômé de l’École nationale de céramique de Sèvres, marque un tournant décisif. Directeur artistique, Catteau transforme profondément l’esthétique de Keramis. Entouré de designers et d’artisans talentueux au sein de l’atelier de Fantaisie, il introduit un vocabulaire moderniste fait de motifs géométriques, d’animaux stylisés et de techniques décoratives nouvelles. Cette créativité foisonnante propulse la manufacture au premier plan de l’Art Déco belge et international durant les années 1920 et 1930. Les œuvres de Catteau brillent dans de nombreuses expositions internationales et valent à Keramis une reconnaissance et un prestige considérables.

Après quarante années de service, Catteau se retire en 1947. Il est remplacé par Raymond Chevallier, fidèle collaborateur dont le style plus abstrait reflète les courants de l’après-guerre. L’année suivante, la manufacture devient « Boch Frères S.A. » et inaugure un département sanitaire, anticipant l’évolution du marché.

Malgré une croissance notable entre 1955 et 1965, l’entreprise entre dans une période de déclin à partir de 1975. Les tentatives de restructuration et les aides publiques ne suffisent pas à inverser la tendance. La Manufacture Royale La Louvière Boch, qui avait repris la production de certains services de table, fait faillite en 1988 avant d’être rachetée en 1989 par le groupe Le Hodey sous le nom de Royal Boch Manufacture S.A. La situation reste fragile, et en 2009, la Manufacture Royal Boch de La Louvière est définitivement déclarée en faillite.

Cependant, l’histoire de Keramis ne s’achève pas là. Conscients de la valeur patrimoniale de cet ensemble architectural et industriel, les pouvoirs publics wallons en protègent une partie. En mai 2015, l’ancienne faïencerie renaît sous l’égide de l’Institut du Patrimoine wallon. Le site accueille désormais le Centre de la céramique de la Fédération Wallonie-Bruxelles, offrant une nouvelle vie – culturelle, artistique et mémorielle – à ce lieu emblématique.

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